Le salon aujourd'hui... Blanc et or...

Pavillon Vendôme : un rêve devenu réalité...

Il y a de cela bien des années. Si mes souvenirs sont bons nous devions être en 1976. J’étais dans le bus à Clichy-la-garenne, rue Martre plus exactement. Je ne connaissais pas cette banlieue pourtant située à deux pas de mon domicile, la traversant pour la première fois, probablement pour me présenter à mon tout premier emploi d’opticien à Asnières. J’avais des bleus à l’âme : comment aborder sérieusement les débuts d’une vie professionnelle quand on a 17 ans ?

J’étais donc dans le bus, perdu dans mes pensées grises, quand mon regard se posa vers l’extérieur, sur le visage d’une femme bien élégante malgré sa saleté apparente, jeune, si jeune malgré son grand âge !

Cette figure fixant un quotidien triste et banal des années soixante-dix, mascaron placé juste au-dessus d’une fenêtre bordant la rue, était né à la fin du XVIIe siècle sous les ciseaux d’un habile sculpteur. Il était l’un des ornements d’une demeure présentant l’aspect d’un lieu abandonné à la pollution urbaine et aux intempéries.

Je ne sais pourquoi, ce visage de pierre me hanta, m’impressionnant à chaque passage quotidien, en route pour mon gagne pain…

Un ou deux ans après, me présentant aux dignes membres de la Société historique et archéologique de Clichy-la-Garenne, je ne manquais pas de m’informer sur cette maison si mystérieuse. Quelques vieux messieurs aimables mais bien fatalistes me répondirent alors en esquissant un léger mouvement d’épaules : « une vieille maison ? Rue Martre ? Ah oui : le pavillon de Vendôme !

Et il me firent un résumé de son historique, ajoutant que l’on pouvait s’attendre au mieux qu’il soit « rénové » à l’effet d’y amménager des logements sociaux, ou au pire qu’il soit démoli.

Bref, presque une ruine appartemant « à la paroisse » et abritant un association prenant la défense des femmes battues.

On me conseilla d’en toucher deux mots au président de l’association, Henri Le Gall, maire adjoint de Clichy, ce que je ne manquais pas de faire dès que cela me fut possible. Sensible à ma passion juvénile, il me demanda d’écrire un article pour « Clichy scope », petit bulletin municipal.

Je saisis la balle au bond et, quelque temps après je fis quelques photographies de l’endroit pour illustrer ma prose. Qu’on imagine un portail donnant sur la rue du Landy, sale et orphelin des vantaux qui servaient autrefois à sa fermeture, ouvrant sur une cour pavée plantée d’un arbre et encombrée de voitures. Malgré cet état pitoyable, la façade du pavillon ne manquait pas de noblesse. Les fameux mascarons, les appuis subsistants en fer forgés, ornés d’un curieux monogramme, et les deux frontons, d’on l’un dédié à Bacchus trahissaient un passé inconnu mais forcément glorieux.

Moi, seul, dans cette cour aux pavés luisants et glissants, j’étais charmé mais aussi très inquiet : les démolisseurs n’attendaient-ils pas au coin de la rue pour exécuter leur forfait ? La demeure semblait condamnée et l’exécuteur des hautes œuvres, armé de son buldozer, ne mettrait que quelques heures à transformer cette merveille en tas de gravats.

A travers les carreaux d’une fenêtre j’apercus le décor subsistant dans le salon central, stucs couverts d’une horrible couleur grise. Plus haut, le plafond dédié aux chasses et attribué au peintre ornemaniste Claude III Audran, seul élément classé monument historique de l’endroit, semblait bien fragile.

Mon article exposant l’historique connu du bâtiment, et battant le rappel des bonnes volontés, parut dans l’indifférence générale. Sans aucune réaction ni soutien exprimés à la suite de cette publication, il ne me restait plus qu’à agir par moi-même, ayant en tête la forte impression de m’attaquer, tel un Don Quichotte de banlieue, à des moulins admistratifs trop puissants pour ma frèle personne. Avec l’enthousiasme et l’inconsciance de la jeunesse, j’envoyais mon article, accompagné d’une lettre, au ministre de la culture Jack Lang. Et le temps passa.

Il ne me restait plus qu’à attendre la réponse à mon courrier. Quelques mois passèrent avant le coup de fil d’une personne de la direction des affaires culturelles d’Ile de France m’informant qu’à la suite de mon envoi, les monuments historiques l’avaient chargé de réaliser un dossier de classement du pavillon de Vendôme et me demandant si je voulais bien l’accompagner dans les recherches qu’elle comptait faire aux archives nationales.

J’acceptais avec enthousiasme. Munis d’un de la photocopie d’un acte de vente de la maison vieux d’une centaine d’année, nous avons pu reconstituer – avec l’excitation que l’on devine ! – la généalogie de la demeure en remontant à sa construction avec une désarmante facilité.

Quelques manuscrits, actes de vente se succédant sur une étendue de plus de deux siècles, confirmaient que le pavillon avait bien appartenu à un membre de la famille de Vendôme, plus exactement Philippe de Vendôme, grand prieur de France. Les documents permettaient de comprendre sans détour que la commanditaire de ces travaux se nommait Françoise Moreau, chanteuse de la troupe de Lully qui n’était autre que la maîtresse… du grand prieur !

Et grâce a la découverte de plus d’une dizaine de mémoire de fournisseurs réunis au moment de la construction, nous avions pu mettre en évidence la réalisation de du pavillon par les plus grands artisans attachés à la cour de Versailles…

Lors des séances du mardi soir à la société historique de Clichy j’annonçais au fur et à mesure l’essentiel de nos découvertes. Le pavillon de vendôme, grâce à quelques manuscrits subsistants, était passé du statut de vieille bâtisse bonne à démolir à celui, nettement plus prestigieux, de demeure  indispensable à préserver pour les générations futures.

Un coup de fil de la documentaliste avec laquelle j’avais travaillé sur ce dossier m’informa que la commission supérieure des monuments historiques avait décidé, au vu des résultats de nos recherches, de classer en totalité le pavillon de Vendôme.

Une grande victoire pour moi, mais ce grand pas en avant ne réglait pas tout. La municipalité de Clichy, malgré quelques réticences internes, semblait disposée à acquérir le bâtiment pour en faire un service administratif ou un musée. Le temps continua de filer…

En compagnie d’Henri le Gall je fus reçu alors à Saint-Cloud par l’architecte des bâtiments de France chargé du dossier.

Cet homme au demeurant fort aimable nous présenta les plans de son projet consistant pour l’essentiel dans la restauration totale du bâtiment et la construction en bout de parcelle d’une salle multiculturelle.

Je fus fort surpris d’apprendre de sa bouche que le la toiture, constituée d’un brisis, ne datait pas de l’époque de la construction et qu’à l’origine celle-ci était « à la Mansart » ce qui me semblait un peu curieux.

Pour l’architecte c’était sa manière probable de donner un nom au prédécesseur inconnu, car non mentionné dans les archives, qui avait construit le pavillon à la fin du XVIIe siècle, en l’occurence François Mansart. C’était assez bien vu mais néanmoins le remplacement de la toiture envisagée par cette architecte pour revenir à un état prétenduement initial semblait bien surprenant.

La publication de la synthèse de mes recherches dans le bulletin de la société historique mit un terme à mon travail. Mon initiative avait été couronnée de succès et j’en étais fort satisfait. Le temps passa, m’éloignant  de Clichy et du pavillon de Vendôme.

En 1989 le maire de Clichy dans un discours retentissant et quelque peu démagogique annonça au public que la commune venait d’acquérir le pavillon de Vendôme, indiquant au passage que cette demeure construite par la noblesse et appartenant au clergé revenait en dernier lieu au tiers État.

Puis le dossier passa aux mains d’un autre architecte des bâtiments de France qui chargea alors deux jeunes chercheurs de faire une recherche approfondie sur le bâtiment. Ils confirmèrent heureusement les découvertes que j’avais pu exposer moi-même quelques années auparavant dans le bulletin de la société historique de Clichy.

Et en compagnie de l’un de ces chercheurs, architecte, je pus alors faire la visite du pavillon de Vendôme qui avait été vidé de ses occupants dans l’attente d’une prochaine restauration. Il n’est pas difficile d’imaginer mon émotion quand je pénétrais pour la première fois dans cette maison dont l’état était assez pitoyable. Le salon centra était toujours couvert de cette peinture grise épouvantable, mais la rampe d’escalier en fer forgé subsistait et au première étage mon guide me montra l’emplacement du petit salon de musique de Françoise Moreau, encore tapissé des boiseries d’époque. C’était le seul vestige apparent des beaux lambris et décors qui ornaient à l’origine le pavillon.

Les travaux envisagés pour sa restauration intégrale était coûteux et devaient s’étaler sur quelques années.

Le temps passa et ce que j’appelais avec amusement ma maison de campagne fut enfin restaurée dans son intégralité. C’est aujourd’hui un véritable bijou.

La cour a retrouvé son ordonnance, les escaliers en façade ont été rétablis, le toit ( ! ) a été remis à neuf et, à l’intérieur, le salon n’est plus gris mais blanc et or, l’un de ses côtés, détruit, ayant été restitué à l’identique.

Naturellement, et je peux le dire sans amertume, je ne fus pas invité à l’inauguration. Depuis bien longtemps j’avais quitté Clichy et qui pouvait se souvenir de ce jeune homme passionné qui se chargea d’une manière assez inconsciente, dans les années soixante dix, de la défense et la sauvegarde du pavillon de Vendôme ?

Il abrite maintenant l’office de tourisme et un musée d’art contemporain, c’est bien ainsi.

Quand je me suis retrouvé enfin au milieu de la cour, propre et débarrassée des voitures, j’ai failli pleurer. Mais l’heure n’était pas à la peine. J’avais devant moi ce dont je rêvais quand j’avais dix-huit ans… Et qui peut se vanter de voir l’un de ses rêves se réaliser ?

 

 

Le masque qui me séduisit un jour de grisaille...